Crise du porc : une lettre ouverte pour Le Foll et Le Drian

La Confédération paysanne Bretagne a adressé ce mardi 23 février, une lettre ouverte à Jean-Yves le Drian et Stéphane Le Foll suite à l’annonce d’un nouveau plan d’aide pour les éleveurs de porcs bretons :

Monsieur le Ministre, Monsieur le Président,

Vous avez annoncé hier, lundi 22 février, à Rennes la mise en place d’un plan d’avenir pour la filière porcine : notre absence était motivée par la conviction que cela n’allait être qu’un  plan de plus après tant d’autres, pour une filière porcine qui depuis 15 ans sacrifie ses éleveurs en refusant de se remettre en cause.

Le contenu des mesures dévoilées hier ne fait que nous conforter dans la conviction qu’il est nécessaire d’envisager une remise en cause d’une autre ampleur du fonctionnement et des stratégies des acteurs de la filière si l’on veut donner des perspectives d’avenir aux producteurs et aux salariés de l’agroalimentaire breton.

Un bonus régional de 30 millions d’euros pour la modernisation des élevages (il y a déjà un plan de modernisation mis en place en 2015) qui vient s’ajouter à la baisse de 7 points des charges sociales : le plan d’avenir cible d’abord les éleveurs qui font encore un bon revenu et qui ont les moyens et l’envie d’investir.

A l’évidence, les autres, dans l’esprit de certains y compris dans les rangs professionnels, font déjà partie du passé ; mais dans la création d’un rapport de force, c’est bien connu, les fantassins en première ligne sont toujours utiles.

Quel avenir envisagez-vous pour ceux qui ne dégagent pas de quoi investir et surtout de quoi vivre ?

Reconnaissons que, s’il y avait des solutions simples, cela se saurait et que la Bretagne seule ne réglera pas le problème de la nécessaire régulation de l’offre européenne indispensable à des prix rémunérateurs.

Pourtant, Messieurs les ministres, à l’heure où la Grande Bretagne montre qu’elle sait  préserver ses intérêts nationaux, la France ne saurait-elle pas défendre un modèle agricole à visage humain ?

Il est à nos yeux  évident que si la réponse à la crise consiste à maintenir les volumes produits et ce au coût le plus bas, grâce au développement de ceux dont on va décider qu’ils représentent l’avenir et qu’on va aider dans ce but, cela constitue une fuite en avant inopérante et suicidaire. Les plans d’avenir dans ce scénario sont appelés à se succéder à un rythme accéléré.

A qui fera-t-on croire que l’Allemagne et le Danemark, qui ont choisi cette voie libérale et cette fuite en avant, sont épargnés par la crise ? Les cessations d’activité ont augmenté de 50 % au Danemark l’an dernier et le revenu moyen des élevages naisseurs est négatif en 2015 alors qu’ils ont une taille deux à trois fois supérieure à celle des élevages français. Quant à la marge par truie des éleveurs allemands, elle est inférieure à celle des éleveurs français en 2015.(source IFIP)

La restructuration permanente pour abaisser sans cesse les coûts de production d’un produit bas de gamme est une voie sans issue

Le modèle espagnol en pleine euphorie est un cas différent puisque son développement est construit sur un modèle intégré où le donneur d’ordre qui maîtrise la filière parfois de l’aliment jusqu’à la deuxième transformation peut distribuer une marge suffisante à la production pour développer des parts de marché. Rappelons aussi qu’il est construit sur un moins disant social (coûts salariaux faible en lien avec la grave crise espagnole récente).

Cet état de fait interroge la filière française en général et bretonne en particulier sur l’efficacité de son modèle coopératif

Est-ce le modèle coopératif lui-même qu’il faut remettre en cause pour son incapacité à rémunérer ses éleveurs, ou l’utilisation dévoyée loin de ses idéaux initiaux, qui en est faite par les responsables professionnels?

Le rapport Porry en 2004 (12 ans déjà) faisait ce constat « Il nous est  apparu que les principales organisations économiques de la filière gaspillent une part notable de leur énergie dans des jeux de pouvoir ou dans une compétition locale stérile auprès des adhérents. Cela est d’autant plus regrettable que l’on voit, par référence aux modèles étrangers, que la structuration de la filière par les producteurs est la seule véritable alternative au développement de schémas industriels intégrés, et l’on ne peut que déplorer la timidité ou la crainte des dirigeants à s’engager dans de telles opérations. »

Les choses ont-elles vraiment changé depuis ?

Dans le rapport de force à créer avec la distribution, quand avons-nous mis toutes les chances de notre côté ? A ce propos nous savons tous qu’il est possible d’obliger les distributeurs à payer le porc un peu plus cher, mais nous savons aussi qu’on ne peut pas les obliger à acheter un porc dont ils n’ont pas besoin.

Quant au regroupement de cinq groupements bretons que vous voulez soutenir, nous souhaitons rappeler que ce n’est pas la taille qui sauve, mais la capacité à travailler ensemble.

Quant aux autres faiblesses ou aux carences de la filière porcine bretonne, elles sont identifiées depuis plus longtemps encore

En 2001 il y a 15 ans on pouvait lire dans la charte pour une agriculture pérenne  (signée par Jean Glavany et l’ensemble de la profession agricole bretonne) : « la réussite du modèle agricole breton  basée, entre autres, sur une recherche constante de la performance technique, de la qualité et de la sécurité alimentaire ainsi que du volume a entraîné une réactivité insuffisante aux attentes de l’aval (transformation, distribution et consommation) voire des occasions manquées (labellisation, segmentation des marchés). Ainsi la Bretagne est certes leader en volume dans de nombreuses productions mais, malgré des réussites industrielles remarquables, parmi les dernières régions de France quant au taux de valeur ajoutée dégagée. ..Cette réussite est fragile, car fondée en partie sur des productions de volumes pour des marchés très concurrentiels ». Les choses ont-elles vraiment changé depuis ?

Moins mais mieux est donc une piste sérieuse à suivre

Enfin, rappelons que les volumes perdus lors de la fermeture des frontières russes ont été depuis entièrement compensés par l’augmentation des exportations vers la Chine (source CER 22). La baisse de consommation des ménages en viande de porc (- 5 % en France) est le signal dont il faut absolument tenir compte.

On peut noter que la Bretagne importe aujourd’hui du porc bio parce qu’elle n’en produit pas assez pour sa consommation. Et notons par ailleurs que les opérateurs se sont révélés incapables de construire dans une stratégie concertée une filière porc label rouge digne de ce nom qui aurait pu sécuriser des élevages de moyenne dimension.

Nous sommes persuadés que d’une part la bataille pour la productivité de la filière porcine se gagnera par la valorisation de ce qui reste hélas reste encore aujourd’hui un minerai et non par la course aux volumes, et d’autre part que ce défi ne peut être relevé que par une vraie stratégie collective et une mise en commun des initiatives des uns et des autres. C’est la seule façon de sortir par le haut de ces crises destructrices. Cela fait 15 ans qu’il y a consensus sur la question.

Qu’a fait INAPORC ?

Qu’ont fait les groupements à part combattre tous les freins au développement en volumes, ou utiliser la moindre plus-value dégagée par la structure pour tenter de prendre des adhérents au groupement d’à côté?

Alors il faudra plus que des vœux pieux et les 30 millions d’euros supplémentaires de la part de la région pour nous sortir de l’ornière.

L’enjeu est crucial au moment où Monsieur Le Foll, vous voulez expérimenter l’étiquetage d’origine pour les produits transformés.

Quel contenu qualitatif, social ou environnemental sommes-nous capables de mettre dans notre production et nos industries de transformation régionales ou nationales qui justifiera durablement l’attachement du consommateur et permettra même des opportunités d’export ? La reconquête du marché intérieur sur des bases durables et transparentes permettrait de sécuriser notre production nationale (103 % d’auto approvisionnement) sans détruire davantage encore notre tissu rural au nom de quelques points d’export supplémentaires totalement improductifs. Faut-il rappeler que la balance commerciale porcine française est excédentaire en volumes mais encore déficitaire en valeur ?

Si nous voulons imiter le gigantisme de certains, quelle fidélisation susciterons-nous ?

L’élevage industriel est apatride, capitalistique et dévoreur d’emplois. Faut-il rappeler qu’au Danemark l’investissement moyen par actif agricole se monte aujourd’hui à 2,100 millions d’euros. Si vous voulez jouer dans cette cour Monsieur le président il faudra plus qu’un fonds de 1,5 million d’euros pour sécuriser l’installation des jeunes.

Vous avez les moyens d’inciter les acteurs de la filière à opérer les remises en cause nécessaires pour réinventer un modèle de production et de transformation durables, procurant aux éleveurs un quotidien vivable et serein, au lieu de relancer une course à une  compétitivité factice, course perdue d’avance.

Voilà la feuille de route et le plan d’avenir que nous vous proposons Monsieur le Ministre et Monsieur le Président. Nous sommes à votre disposition pour travailler dans ce sens.

Veuillez agréer Monsieur le Ministre, Monsieur le Président, l’expression de notre dévouement à la cause des éleveurs de porcs,

Dominique RAULO, Porte-parole régional

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